Rien n’est plus facile que d’obtenir quelque chose quand on est une jolie fillette aux nattes blondes, âgée de dix ans. Mais ce qui est encore plus simple, c’est d’être deux fillettes aux nattes blondes et âgées de dix ans.

- Je veux un chien !

- Papa ne voudra jamais…

- On le fera changer d’avis !

Eloïse était la plus téméraire, la moins timide et la plus capricieuse des deux. Elle avait de longs cheveux bouclés qu’elle coiffait de la même façon que moi, ses yeux bleus, ses lèvres charnues et même son grain de beauté au coin de l’oeil gauche. Elle me ressemblait, une copie conforme, une partie de moi-même, ma soeur jumelle, Eloïse, dont seul le caractère différenciait de moi.

 

 

Nos parents ne nous reconnaissent pas, l’une à côté de l’autre, portant les mêmes vêtements, optant pour les mêmes coiffures, rien ne pouvait nous distinguer. On relatait en boucle notre plan pour faire changer d’avis nos parents. Depuis près d’une semaine, nous essayons de convaincre nos parents d’avoir un chien, mais quoiqu’on dise, ils avaient le dernier mot. Ce jour-là, Eloïse était décidée, elle avait le plan, et ça se déroulerait ce soir. Mon père passait son temps au boulot et ma mère, enceinte jusqu’aux yeux, ne pouvait plus bouger de son lit en attendant de pouvoir accoucher.

Le soir venu, Eloïse fut la première à courir vers notre père qui franchit la porte de la maison.

- Papa !

Un dîner, une Eloïse pleine de charme et un rangement de cuisine plus tard, notre père avait cédé.

 

 

- Elora, dépêches toi !

Je descendis du bus qui nous ramenait de l’école et courait en direction de la maison alors que Eloïse me devançait largement. Comme notre père nous l’avez promis, un petit cocker nous attendait devant la porte d’entrée. Le petit chiot se précipita vers nous en jappant et Eloïse le prit dans ses bras en rigolant.

- Il est trop chou !

Je courus à l’intérieur de la maison pour remercier mon père.

- Enfin tu viens m’embrasser !

Je rigolais et me jetais dans ses bras. Il m’attrapa par la taille et me souleva de terre pour m’embrasser.

- T’es trop cool mon Papa chéri !

- Il faudra t’en occuper surtout et prendre soin de lui. Tu vas pouvoir lui trouver un nom. C’est un garçon…

- J’ai déjà pleins d’idées.

Il me reposa au sol et je rejoignis Eloïse qui s’amusait avec l’animal.

- C’est un garçon, t’as réfléchi à des noms toi ?

- Un peu… Moi j’aime bien Rex, ou Foxi.

Elle me tira la langue et je me mis à courir après le petit chien en rigolant. Nous trouvions rapidement un nom pour notre nouveau compagnon. Un petit chiot se goinfrant de bonbon au caramel en cachette, ne pouvait s’appeler autrement que Karamel. Il appréciait notre compagnie et nous adorions le sortir et nous occuper de lui dès que nous en avions l’occasion. Tout allait très bien, jusqu’à ce que Eloïse passe une mauvaise journée à l’école. Elle me raconta qu’elle s’était disputée avec un de nos camarades et s’enferma dans sa chambre où je n’osais la déranger.

 

La nuit fut longue. Le soleil ne ferait son apparition que dans une heure mais je me levais pour aller boire un verre d’eau. Je rejoignis la cuisine à pas de loup et fut surprise de ne pas trouver là notre petit chiot. Je fis le tour des lieux en l’appelant doucement et envisagea d’aller vérifier que l’animal n’était pas dehors. La porte d’entrée résista plus que d’habitude, je forçais un peu et elle s’ouvrit plus brutalement que je ne l’avais prévu. Avec l’élan, je dérapais, et fit une magistrale pirouette avant de me retrouver sur les fesses. Je regardais le sol en soupirant et remarqua une énorme tâche brune sur le par terre. J’hésitais un instant avant de passer ma main dans le liquide visqueux et cherchais des yeux la provenance des dégâts, je remontais mon regard le long de la porte et poussais un cri d’effroi devant le spectacle qui s’offrait à moi. Karamel, notre chiot, était accroché là, à notre porte, pendant par les pieds, les tripes à l’air et sa tête à moitié défaite de son petit corps.

 

 

 

 

Un policier intervint très vite après que mes parents se soient réveillés à cause de mes cris. Eloïse dormait encore ou alors elle boudait encore et d’un côté, il valait mieux qu’il en soit-ainsi.

Le policier s’appelait Léonard Liento, il était plutôt jeune, bel homme et surtout très sympathique. Il me posa des questions concernant ma macabre découverte et je lui répondis du mieux que je pus. J’étais épuisée et mon père m’accompagna pour me coucher. Je m’endormis en quelques secondes, jusqu’au lendemain matin, malgré un sommeil agité. Eloïse ne parla jamais du petit chien et je ne voulais pas engager la conversation. C’était le premier jour des vacances de printemps et je voulais en profiter pour ne pas penser à tout ça. Je devais rejoindre mon ami, Jérémy. Nous étions dans la même classe depuis tout petit, les meilleurs amis du monde. Jérémy et Eloïse se détestaient, je devais donc le voir en cachette. Il m’avait offert un petit bracelet en perles qu’il avait fait et que je portais toujours car lui aussi avait du mal à nous reconnaitre. Sauf ce jour-là. Le matin, en m’habillant, je m’étais rendue compte que j’avais perdu ce bracelet. Eloïse, avait rigolé et j’étais partie, vexée, rejoindre

mon meilleur ami. Nous avions notre endroit préféré, au milieu de la forêt, près de l’école, on avait construit une sorte de cabane. C’était tout petit et pas vraiment une cabane d’ailleurs, mais c’était notre endroit à nous.

            Quand j’arrivais au lieu du rendez-vous, j’étais encore à quelques mètres de notre cabane quand j’entendis des voix. Personne ne connaissait notre planque, personne en dehors de ma sœur et je reconnus sa voix sans difficulté.

- Ca fait pas mal !

- T’es sûre ? Pas envie de souffrir pour un jeu débile, moi.

- Je l’ai fait pleiiiiin de fois, et à l’école, tout le monde le fait. Tu passeras pour une mauviette si tu n’y arrives pas…

Ma soeur rigolait, et très surprise de la voir s’amuser ainsi avec Jérémy, je m’approchais de quelques pas, restant à couvert pour observer leur échange.

Eloïse attrapa un foulard dans une de ses poches, un de ceux qu’on ne porte que lors des grandes occasions, en soie, j’avais le même qu’elle, mais moi j’avais trop peur de le salir en l’apportant ici pour le montrer à Jérémy. Je me cachais bien derrière un arbre et les regardais, amusée et bien heureuse de les voir s’entendre aussi bien pour une fois.

-T’es sûre de sûre que ça fait pas mal ?

- Promis, je l’ai fait plein de fois j’te dis ! Et quand tu dis stop, je lâche tout.

- T’as intérêt sinon j’te cogne !

- Fais pas ta fillette…

Je rigolais doucement et Eloïse passa le foulard autour du cou de Jérémy. Celui-ci se laissa faire, pas très confiant mais il ne bougeait pas. Je me redressais légèrement et sortis un peu plus la tête de ma cachette, plus très rassurée en voyant ma soeur serrer le foulard autour du cou de mon meilleur ami. Il devint un peu rouge et Eloïse ne lâchait pas sa prise, son grand sourire ne la quittait plus.

Jérémy porta la main à son cou, devenant de plus en plus rouge, il dit quelques mots que je ne pus comprendre, étouffés par le lien qui lui bloquait la respiration. En quelques secondes, son visage passa du rouge au violet. Jérémy tenta de repousser Eloïse, mais elle ne desserra pas son étreinte, le foulard qu’elle tenait fermement dans ses mains ne faisait plus qu’un avec Jérémy.

Je sortis de derrière mon arbre, mon ami avait les yeux mi-clos, horrifié, il remua dans tous les sens avant de s’écrouler à genoux devant moi. Eloïse me regarda, tout sourire et continua de serrer le foulard autour du cou du jeune garçon. Je ne savais quoi faire, aucuns sons ne voulaient sortir de ma bouche, tellement j’étais choquée.

- Elo… Elooo…

Un murmure, le dernier que j’entendis venant de Jérémy qui tomba au sol, à mes pieds. Je m’agenouillai près de lui et le secouai doucement.

- Jérémy ?

Eloïse récupéra son foulard pour le mettre dans sa poche et en sortit un autre, bien moins joli pour le mettre autour du cou de Jérémy.

- Pourquoi tu as fait ça ?

- On jouait…

- Mais… Fallait lâcher.

- Il n’a pas dit stop !

- Il va se réveiller ?

- Oui… Mais il faut qu’on rentre à présent.

Eloïse me prit par le bras, je le vis alors. Mon bracelet. C’est elle qui le portait. Je me relevais et la regardais, trop surprise pour dire quoique ce soit.

Je ne me souviens pas comment j’ai fait pour rentrer chez nous, mais j’étais dans ma chambre, assise sur mon lit. Eloïse avait dû me rendre le bracelet, car je l’avais dans la main et je ne cessais de le toucher, le tourner et le retourner dans tous les sens. J’avais du pleurer, mais là aussi, je ne m’en souvenais plus, ou alors, je m’en souvenais mais je voulais l’oublier.

Le lendemain, Léonard Liento réapparaissait chez nous. C’est moi qui ouvris la porte, mon père me suivait de près.

- Vous avez des nouvelles ?

- Monsieur Johans, je suis désolé, mais je ne viens pas pour votre chien.

- De quoi s’agit-il ?

- Est-ce que vous connaissez Jérémy Watson ? Il a disparu. Il n’est pas rentré chez lui de lanuit.

Tout oublier…

 

 

 

 

J’avais rejoint ma chambre en attendant que mes parents discutent avec le policier. Eloïse me rejoignit et s’assit à côté de moi, sur le lit.

- Tu ne dois rien dire à personne…

- Tu lui as fait du mal.

- Ils vont me faire du mal à moi, si tu leur racontes tout. Ca doit rester notre secret…

- Mais je ne veux pas qu’ils te fassent du mal.

- Alors ne dis rien.

Je regardais ma soeur ne sachant que faire. Elle avait les larmes aux et je ne voulais pas qu’il lui arrive quelque chose, sans Eloïse, je n’étais plus rien. C’était ma soeur, et je me devais de la protéger.

Mon père finit par m’appeler et je les rejoignis donc, laissant ma soeur seule. L’inspecteur de police était encore là, dans le salon.

- Il faudrait que je te pose quelques questions, tu veux bien ?

Je hochais la tête et m’assis à côté de mon père qui m’entoura de son bras. Léonard sourit et je me sentis plus rassurée.

- Je m’appelle Léonard.

- Moi c’est Elo.

- Tu sais pourquoi je suis là ?

- C’est pour Jérémy.

- Oui, en effet. C’est ce que j’ai dit à ton père quand je suis arrivé. Tu sais où il est ?

Je ne voulais pas que Eloïse ait des problèmes par ma faute, j’avais trop peur qu’on me l’enlève elle aussi. Je décidais donc de mentir, juste un petit mensonge qui nous aiderait à toutes les deux. Je remuais la tête en signe de négation, résolue à ne pas dire un seul mot pour ne rien laisser sortir de ma bouche qui pourrait faire prendre un risque à Eloïse.

- Sa mère nous a dit que vous deviez passer l’après-midi ensemble, c’est vrai ?

Les larmes menaçaient de déborder de mes yeux et je reniflais doucement.

- Je l’ai vu, mais on s’est disputé alors je suis rentrée à la maison.

- Vous êtes allés où ?

- On a une cabane, dans la forêt à côté de l’école.

- Tu crois qu’il a pu rester là-bas ?

- Je sais pas. Vous le retrouverez ?

- On fera de notre mieux pour le retrouver au plus vite. Merci pour tes réponses.

Je haussais les épaules et embrassais mon père avant de regagner ma chambre au plus vite.

Eloïse n’avait pas bougé de place, elle souriait.

- T’as rien dit ?

- Non…

Eloïse se leva pour me rejoindre et me prit sans ses bras.

- Je t’aime.

- Moi aussi…

Je soupirais et me blottis contre ma soeur en pleurant. Elle me consola et nous ne reparlions pas de ce qu’il s’était passé.

Cette nuit-là, je n’arrivais pas à dormir et j’entendis mon père et ma mère discuter. Curieuse, je me levais et ouvris la porte. Mon père ne me remarqua pas quand il traversa le couloir devant moi et je rejoignis ma mère dans la chambre. Je la trouvais assise sur le bord du lit, les deux mains sur son ventre. Elle transpirait et son visage était crispé par la douleur. Elle me sourit à peine et me fit signe de s’approcher d’elle, ce que je fis.

- Tu as mal Maman ?

- Je vais avoir le bébé ma chérie.

- Oh !

J’étais plus que surprise, en plein milieu de la nuit, le petit être qui poussait dans le ventre de ma mère, avait décidé de pointer le bout de son nez, comme ça, sans prévenir.

- Elo, va te coucher, il vaut mieux.

- Oui Maman…

Ma mère m’embrassa et je rejoignis la chambre de Eloïse. J’entendis à nouveau des bruits dans le couloir, mes parents quittèrent la maison et je réveillais ma soeur pour lui annoncer la nouvelle.

- Quoi ?

- Maman est partie avec Papa, elle va avoir le bébé.

Eloïse se redressa d’un coup.

- Oh non ! Pas déjà !

- C’est bien, non ? On va avoir un petit frère.

- Tu trouves ça bien toi ? Un petit frère qui n’arrêtera pas de pleurer, de manger et en plus ça pue et ça casse les jouets.

- Je sais. Je peux dormir avec toi ?

- Viens…

Elle me fit de la place près d’elle et je me glissais sous les draps, me collant le plus possible contre elle. En quelques secondes, toutes les deux nous nous endormions, trop fatiguée pour penser au nouvel arrivant qui serait parmi nous dans quelques jours. Le lendemain matin, notre père rentrait enfin chez nous. Il était tout souriant malgré les grosses cernes qu’il avait sous les yeux.

- Ca y est, tu as un petit frère !

Je rigolais de le voir si joyeux et lui sautais dessus.

- Il s’appelle comment ?

- Harry. Ca te plait ?

- C’est bizarre, mais j’aime bien.

Au même moment, on frappa à la porte. L’inspecteur Liento se trouvait devant mon père, bien plus sérieux que la fois précédente.

- Monsieur Johans, nous devons parler.

- Vous avez retrouvé le petit Jérémy ?

Mon père avait perdu son sourire et moi je ne bougeais pas, me doutant de la nouvelle, mes mains tremblaient de plus en plus. L’inspecteur me regarda, j’étais trop loin pour entendre ce qu’il disait, mais je pus lire sur ses lèvres, ou du moins, j’étais sûre de ses paroles, même les yeux fermés, je les aurais devinées.

- Nous avons retrouvé le corps de Jérémy dans la forêt. Il est mort.

 

 

 

Mon père fit entrer Léonard et je me précipitais dans ma chambre. Je ne voulais rien

savoir de plus, de toute façon, je savais ce qu’il s’était passé et j’avais surtout très peur de tout raconter. Si Eloïse avait des problèmes, je ne me le pardonnerai pas.

Eloïse ne pointa pas le bout de son nez, elle aussi avait du se douter que ce n’était pas pour rien que l’inspecteur était venu, et elle était restée dans sa chambre, tout comme moi, attendant que le policier finisse son entretien avec notre père. Plusieurs longues minutes après l’arrivée du policier, mon père m’appela. Je trainais les pieds pour les rejoindre et m’assis, comme la première fois, aux côtés de mon papa.

- Bonjour Elo.

- Vous avez retrouvé Jérémy ?

- Oui… Mais j’ai quelques questions à te poser. Quand tu as vu Jérémy, il allait bien ?

- Moui…

- Il y avait quelqu’un d’autre avec vous ?

Je secouais rapidement la tête de gauche à droite, pinçant les lèvres pour ne pas parler.

- Ok. Est-ce que tu reconnais ça ?

Il sortit de sa poche un sachet en plastique contenant un foulard. Le foulard. Je haussais les épaules avant de baisser les yeux. Mon père posa une main sur mon épaule, tentant alors de me soutenir.

- Ca va aller chérie. Si tu ne sais pas tu le dis au policier, il ne te fera rien de mal.

- Je sais Papa… Je peux repartir dans ma chambre ?

Mon père regarda Léonard qui fit un petit sourire et un signe de tête.

- Tu peux y aller oui.

Je ne me fis pas prier, me levant d’un bond, je montais les escaliers deux à deux pour m’enfermer dans ma chambre. Je me jeta sur mon lit et me mis à pleurer. Je venais de perdre mon meilleur ami et il me manquait déjà horriblement.

Les jours passaient, Maman était toujours à l’hôpital avec le bébé, Papa travaillait toujours aussi dur et Eloïse ne me parlait presque plus, la venue future de notre petit frère la mettait hors d’elle.

Quand je revins de ma promenade ce jour-là, mon père était rentré à la maison mais il y avait aussi la voiture de Léonard Liento, garée devant notre entrée. Je serrais les poings, je n’avais pas envie de le voir. J’ouvris la porte et comme à chaque fois, mon père était dans le salon, l’inspecteur assis en face de lui, en train de discuter. Je soupirais doucement et entra dans le salon pour les saluer.

- Bonjour Elo, je suis venu discuter avec toi. Tu veux bien m’accorder cinq minutes ? On peut aller dans ta chambre ?

- Si vous voulez.

J’avançais vers les escaliers et Léonard me suivit. Une fois dans la chambre, il laissa la porte ouverte et je m’assis sur le lit, alors qu’il prenait place sur la chaise de bureau.

- Tu sais pourquoi je suis là ?

- Je sais oui, tout le monde parle que de ça ici…

- Tu sais ce qui est arrivé ?

- Mon père m’a expliqué et il m’a interdit de jouer pareil.

- Tu connaissais le jeu du foulard avant ?

- Tout le monde connait, à l’école ils y jouent tout le temps.

- Et toi tu y joues ?

- Non. Je trouve ça bête…

- Jérémy y jouait lui ?

- Je crois… Peut-être pour essayer.

Le policier regarda autour de lui et me sourit.

- Tu as une jolie chambre… Je vais te laisser tranquille. Fais attention à ces jeux, c’est très dangereux.

- Je sais…

Je soupirais et Léonard quitta la chambre. Je le vis regarder une dernière fois ma chambre, il fronça les sourcils et quitta les lieux. Quelques minutes après, j’entendis la porte d’entrée se refermer.

 

 

Quelques jours plus tard, Harry était enfin à la maison. Il était très mignon, mais ce n’était pas l’avis d’Eloïse, qui se plaignait sans arrêt.

- Il m’énerve, il chiale tout le temps !

Mon père avait repris le travail et ma mère s’occupait à nouveau des tâches ménagères, bien plus enthousiaste et heureuse de vivre depuis qu’elle avait mis au monde Harry. Eloïse et moi étions assises sur le canapé et nous regardions le landau qui était posé sur la table basse. Harry dormait profondément, mais même à ce moment, il énervait ma soeur.

- Y en a que pour lui d’toute façon !

- Je le trouve mignon moi…

- Pas moi ! Il m’énerve…

Elle se leva en prenant un coussin et s’approcha du landau.

- Petite chose dégoutante et qui pue.

- Dis pas ça Elo…

- Je vais te montrer quelque chose, on va rigoler un peu…

Elle posa le coussin sur la tête de Harry. Je me levais précipitamment pour l’empêcher de lui faire du mal. Elle me repoussait doucement et secoua la tête.

- Regardes…

Je regardais donc et je vis ma soeur appuyer sur le coussin qui couvrait la tête de mon petit frère.

 

 

 

 

Ma mère sortit de la cuisine, s’essuyant les mains avec un torchon, son sourire disparut en quelques secondes, devant la scène qui se déroulait devant ses yeux.

- ELO ! NOOOON !

Je reculais d’un pas, choquée par ce qu’avait fait ma soeur et me réfugiais dans ma chambre J’entendis, quelques secondes après, mon petit frère pleurer. Il était sain et sauf, soulagée, je m’effondrais contre la porte de ma chambre que j’avais fermé un peu plus tôt, tremblant et laissant les larmes couler sur mes joues.

Je n’osais pas descendre, ma soeur avait du aller se cacher elle aussi et quand mon père rentra du travail, j’ouvris légèrement la porte pour tenter d’écouter ce qui allait se dire.

- Elle a vraiment un problème !

- Je suis sûr qu’il y a une explication à tout ça… Je vais aller lui parler.

Mon père grimpa les escaliers avant de frapper à ma porte. Je m’assis sur mon lit alors qu’il entrait dans ma chambre et s’installa à côté de moi.

- Elo… Il faut qu’on parle. Pourquoi tu as fait ça ?

- Fais quoi ?

- Ce que tu as fait à Harry…

Je me levais, incrédule devant les accusations de mon père.

- Mais je n’ai rien fait ! C’est pas moi !

- Arrêtes de mentir !

Il se leva et me fit face, un peu en colère.

- Je te jure, c’est pas moi, c’est…

Il me coupa la parole en levant la main devant moi pour me faire taire, devenant de plus en plus rouge.

- Arrêtes tes mensonges ! Tu es puni et je ne veux pas te voir de la soirée !

Il quitta ma chambre sans se retourner. J’étais très en colère après ma soeur et je ne voulais pas la voir.

Le lendemain, je n’osais pas sortir de ma chambre mais quand j’entendis la discussion animée qui provenait du rez-de-chaussée, Eloïse devait se faire punir et rassurée, je descendis rejoindre ma famille. Mais à l’intérieur de notre salon, pas moins de quatre policiers, dont Léonard Liento qui expliquait la situation à mes parents.

- Nous avons un mandat.

- Expliquez-nous au moins, ce qu’il se passe !

Mon père était très énervé, personne n’avait fait attention à moi alors que la discussion s’enflammait de plus en plus.

- Jérémy Watson a été tué. Et nous avons de forte raison de croire que l’arme du crime se trouve chez vous.

- Mais ça va pas, non ?

Je frissonnais et ma mère me prit par la main pour m’amener à l’extérieur de la maison. Après les recommandations de l’inspecteur Liento, nous prenions la direction d’une amie chez qui passer quelques heures en attendant que la perquisition s’effectue dans notre demeure.

Je retrouvais Kelly, une de mes copines de classe. Nos parents étaient proches et je l’aimais beaucoup. Mais Eloïse était toujours exécrable avec mes amis et avec les derniers évènements, elle était encore plus énervée. Nous étions toutes les trois dans la chambre à jouer avec les poupées de mon amie. Eloïse s’ennuyait fermement.

- T’as pas un autre jeu ? C’est pour les bébés ça…

Kelly secoua la tête et lui désigna le coffre à jouets qui étaient près du placard.

- Choisis ce que tu veux.

Kelly souriait toujours, même si elle savait que Eloïse ne l’appréciait pas, elle ne se disputait

jamais avec personne. Elle était drôlement cool comme copine et j’étais contente d’être avec

elle.

- Je connais un jeu.

- Tu me montres ?

Je ne disais rien et regardais ma soeur se lever pour attraper une écharpe qui trainait sur le bureau.

- D’abord, faut que j’attache tes mains pour ne pas que tu triches.

Kelly rigola, enthousiasmée par l’idée, elle tendit ses deux mains et Eloïse lui fit un grand sourire en nouant les deux poignets ensemble.

- Il faut cacher les yeux aussi.

La longue chevelure de Kelly était retenue en arrière par un petit bandeau en tissu que Eloïse s’empressa de lui mettre devant les yeux.

- Et maintenant ?

- Tu te lèves et tu fais cinq tours sur toi-même !

Kelly tourna donc, rigolant aux éclats. Je ne pus que rire moi aussi, très amusée par ce jeu.

Eloïse avisa rapidement un sachet en plastique qui contenait des vêtements. Elle vida le sac sur le sol et s’approcha de Kelly qui avait fini de tournoyer.

- J’ai fini !

- Je sais… Ne bouges pas, c’est le moment le plus amusant…

Et elle mit le sac sur la tête de Kelly, serrant au niveau du cou, ce qui empêchait mon amie de respirer.

Elle n’eut pas le temps de se débattre pour faire arrêter ma soeur, que la porte s’ouvrit à la volée sur l’inspecteur Liento et mon père. J’étais trop abasourdie pour dire quoique ce soit, sans réaliser ce qu’il se passait, on m’attrapa par le bras et me fit sortir de la maison en moins de deux secondes.

Je me retrouvais dans la voiture de police, avec mon père. En regardant par la vitre arrière, je vis Eloïse. Elle me fit un signe de la main et un large sourire…

Tout ce qui se passa après était trop flou pour moi. Je respirai doucement pour essayer de reprendre mes esprits et tenta de me lever, mais mes mains étaient maintenues au lit où je me trouvais allongée. Je regardais le plafond et appela ma soeur. Un homme en blouse blanche entra dans la pièce, suivit par ma mère et mon père, les deux semblaient épuisés.

- Votre fille a de gros problèmes…

En tournant la tête vers les fenêtres, je m’aperçus qu’elles étaient protégées par de larges barreaux, puis je vis le lit à côté du mien.

- Eloïse !

Ma soeur était là, allongée elle aussi et ses mains étaient attachées par des sangles. Elle ouvrit les yeux et grogna avant de me regarder.

- T’as tout gâché…

Ma mère s’approcha de moi et me prit la main. Elle pleurait et j’étais vraiment triste pour elle.

- L’inspecteur de police a retrouvé le foulard dans la chambre de votre fille.

Eloïse allait avoir de gros problèmes, il fallait que je fasse quelque chose, mais quoi ? La situation lui avait échappé et ça allait mal finir.

- Je ne comprends pas… Elle était bizarre mais de là à tuer son ami et… Je ne comprends vraiment pas.

Mon père éclata en sanglot et l’homme en blanc tapota son épaule.

- On fera le maximum pour l’aider, mais ce qu’elle a fait est très grave, les cas de

schizophrénie ne sont pas isolés et sont dangereux s’ils ne sont pas soignés.

- Vous allez la garder longtemps ?

- Je ne sais pas, ça dépend de l’évolution… Plusieurs semaines, des mois même.

- Non ! Fais quelque chose !

Je me tournais vers ma soeur pour avoir le soutien nécessaire, mais le lit était vide. Je ne savais pas où était ma soeur et je remuais dans le lit, paniquant de plus en plus.

- Laissez-moi, je veux la rejoindre !

Mon père s’approcha de ma mère, mes parents me regardèrent en pleurant à chaudes larmes.

- Ma chérie…

- Eloïse, ma puce, on est là pour toi, ne t’inquiète pas…

 

Marie Darboure